En Syrie, la guerre continue autour des hydrocarbures - géopolitique des énergies

Les forces gouvernementales syriennes ont reconquis tous les principaux champs gaziers du pays. Mais le pétrole, surtout situé à l’est de l’Euphrate, est encore sous le contrôle des kurdes et de l’armée américaines. Il s’agit d’un moyen de pression sur Damas, qui importe aujourd’hui la majorité de son pétrole d’Iran. Pendant ce temps, des entreprises russes ont signé de nombreux contrats d’exploration pétrolière et gazière, notamment offshore.


En Syrie, les enjeux énergétiques apparaissent en filigrane derrière le mouvement de reconquête du territoire par les forces gouvernementales. Les principaux champs gaziers, situés dans la région centrale du pays, au nord de Palmyre et de Homs, ainsi que dans la région semi-désertique de la Badiya, ont été récupérés progressivement par les troupes de Bachar Al-Assad à partir de 2016.

Mais c’est loin d’être le cas des champs de pétrole, presque tous situés au nord-est de l’Euphrate et à la frontière avec l’Irak. « Il y a quelques champs pétroliers à l’ouest de l’Euphrate, qui produisent 20’000 à 25’000 barils par jour, mais la grande majorité de la production syrienne avant 2011, c’est-à-dire environ 350’000 barils par jour, provenait de gisements se trouvant à l’est de l’Euphrate » souligne Jihad Yazigi, rédacteur en chef du Syria Report. En conséquence: Damas est aujourd’hui obligé d’importer la majorité de sa consommation de pétrole depuis l’Iran.

Deir ez-Zor, «verrou stratégique»

Les gisements pétroliers sont actuellement contrôlés par les Forces démocratiques syriennes, largement dominées par les Kurdes, ainsi que par l’armée américaine. Début octobre 2019, Donald Trump a ordonné le retrait de la quasi-totalité des forces spéciales américaines de la Syrie. Mais dans le même temps, quelque 1000 soldats des forces spéciales ainsi que du matériel militaire ont été fraîchement déployés pour « sécuriser » les champs pétroliers du nord-est de la Syrie.

Dans une conférence de presse, le 23 octobre 2019, Donald Trump a tenu les propos suivants : « Nous avons sécurisé le pétrole, et par conséquent, un nombre limité de troupes américaines resteront stationnées dans la région où il y a du pétrole en Syrie. » Il ajouta : « Nous allons protéger ce pétrole, et décideront ce que nous en ferons à l’avenir. »

A quelques jours d’intervalle, lors d’une réunion des ministres de la Défense des pays membres de l’Otan, le chef du Pentagone, Mark Esper, a lui aussi indiqué que les États-Unis étaient « en train de prendre des mesures pour renforcer » leurs positions dans la province de Deir ez-Zor « pour interdire l’accès aux champs pétroliers » à l’État islamique (EI ou Daesh). Et cela « inclura des forces mécanisées », a-t-il ajouté.

La province de Deir ez-Zor abrite notamment l’un des principaux champs pétroliers du pays, al-Omar, localisé à une dizaine de kilomètres au nord de Mayadin. Il a été repris à Daech par les Forces Démocratiques Syriennes, soutenues par les États-Unis, en octobre 2017.

Comme l’a rappelé le chercheur indépendant Maxime Chaix dans son livre « La Guerre de l’ombre en Syrie » (ErickBonnier, 2019), la province de Deir ez-Zor fut considérée comme un « verrou stratégique » tout au long du conflit syrien. Un fait également souligné dès 2012 par le renseignement militaire du Pentagone (DIA) dans une évaluation déclassifiée à la demande de l’ONG Judicial Watch.

Daech attaque les champs gaziers et pétroliers

Daech a été vaincu territorialement en mars 2019, mais des poches de résistances continuent à mener des attaques en Syrie, surtout contre les positions gouvernementales. Début avril, l’EI a attaqué des champs gaziers, ce qui a engendré une baisse de 30% de la fourniture d’électricité. Ces attaques faisaient à celles de février 2020, durant lesquelles quatre sites pétroliers et gaziers ont été pris pour cible.

Selon l’AFP : « Deux usines de gaz, dont celle d’Ebla dans la province centrale de Homs, la station gazière Al-Rayyane et une raffinerie également à Homs, ont été pris pour cible par des tirs de “drones”, a annoncé la Sana, citant le ministre du Pétrole, Ali Ghanem. Le ministre a pointé du doigt “les terroristes et leurs soutiens”, utilisant la rhétorique des autorités qui ne fait pas de différence entre les rebelles et les jihadistes. Ces attaques, qui n’ont pas été revendiquées dans l’immédiat, surviennent une semaine après le sabotage par des inconnus des oléoducs offshore de la raffinerie de Banias. Un sabotage similaire mené à l’aide d’explosifs posés sur les oléoducs, avait eu lieu six mois plus tôt. Le conflit a coûté des dizaines de milliards d’euros au secteur des hydrocarbures, dans un pays où l’immense majorité des champs pétrolifères échappent encore au régime de Damas. Avant la guerre déclenchée en 2011, les hydrocarbures représentaient l’une des principales sources de revenus de la Syrie. » 

Le gaz naturel est principalement consommé dans le pays. Avant 2011, plus de 60% de la production syrienne était destinée aux besoins domestiques. Viser les champs gaziers permet ainsi à l’EI d’affecter directement la production électrique du pays. « C’est aussi une monnaie d’échange potentielle pour l’EI et d’autres groupes terroristes, qui peuvent ainsi négocier des concessions avec le gouvernement contre la promesse de laisser les gisements intacts », ajoute Jihad Yazigi.

Pression sur Damas

Au niveau régional, l’importance énergétique de la Syrie n’est pas liée à sa production de pétrole et de gaz, mais à sa situation stratégique en tant que lieu de transit de gazoducs et d’oléoducs. Dans le contexte actuel, au vu de la difficulté pour l’État de s’approvisionner en produits pétroliers et gaziers, le contrôle des champs de pétrole du nord-est par les États-Unis « met la pression sur le gouvernement syrien », analyse Jihad Yazigi. « Il permet également aux forces kurdes de s’auto-financer. »

Pour l’armée américaine, prévenir une éventuelle attaque de l’EI n’est sans doute qu’un prétexte pour dissimuler d’autres objectifs stratégiques. Selon plusieurs experts, en effet, Daech n’est vraisemblablement pas en mesure de reprendre ces champs pétroliers dans un avenir proche.

Pour Ibrahim Al-Assil, chercheur au Middle East Institute de Washington DC, cité par Time Magazine, la présence américaine à l’est de l’Euphrate est surtout un moyen de renforcer la pression sur l’Iran, le gouvernement syrien et leurs alliés. Pour les États-Unis, il s’agit aussi peut-être de contrebalancer l’influence grandissante de la Russie, alliée de Damas, dans la région.

La Russie se positionne

Depuis 2017, le gouvernement de Bachar Al-Assad a octroyé plusieurs contrats d’exploration gazière et pétrolière à des sociétés russes, dont SoyuzNefteGaz, en vue notamment d’exploiter des concessions offshore. Les derniers en date ont été signés en janvier 2020, dans le cadre de nouveaux accords de commerce entre Moscou et Damas.

Les eaux territoriales syriennes contiennent en effet d’importantes réserves de pétrole et de gaz. En 2010, l’U.S. Geological Survey a estimé que le bassin Levantin contenait environ 1,7 milliards de barils de pétrole récupérables et 122 billions de pieds cubes de gaz. En 2019, des contrats d’exploration ont également été octroyés pour des gisements terrestres, une première depuis 2011. La Russie est également en première ligne pour obtenir de juteux contrats dans le cadre de la reconstruction des infrastructures syriennes détruites par la guerre.

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