La débâcle prévisible de l'industrie pétrolière américaine - géopolitique des énergies

La crise pétrolière causée par le Covid-19 et les jeux d’influence entre la Russie et l’Arabie Saoudite, ont révélé les carences depuis longtemps incurables de l’industrie américaine de schiste. Selon le géologue David Hughes, en effet, il a toujours été « hautement improbable » que les prévisions de production « extrêmement optimistes » de l’Agence d’information sur l’énergie des États-Unis se matérialisent. A termes, Washington restera donc probablement dépendant de Riyad pour ses importations pétrolières, quelles que soient par ailleurs les tensions latentes entre les deux États.


Alors que les principaux pays exportateurs de pétrole peinent à trouver un accord pour juguler la plus importante récession pétrolière de ces trente dernières années, l’industrie américaine du pétrole de schiste continue de boire la tasse. Withing Petroleum, un temps l’un des plus gros producteurs de schiste de Bakken, gisement du Montana et du Dakota du Nord, a déjà fait banqueroute. Au Texas, des dizaines de milliers de personnes ont été licenciées dans les entreprises exploitant les gisements du bassin permien et d’autres champs pétro-gaziers de l’État. Au total, selon certains analystes, entre 40 et 70% des 6000 producteurs américains de pétrole seraient au bord de la faillite.

En ce samedi 11 avril 2020, le prix du Brent oscille au-dessus de 30$/baril. Or, l’industrie de schiste américaine a besoin en moyenne d’un baril autour de 50 dollars pour continuer à fonctionner. Si le prix du pétrole devait revenir à cette hauteur (ce qui est possible), la production de schiste pourrait reprendre un peu de vigueur. Mais seulement pour un temps.

Modèle commercial à bout de souffle

En réalité, le rêve d’indépendance et de domination énergétique des États-Unis, entretenu par le président Donald Trump, a toujours été une illusion. De fait, la crise pétrolière actuelle – engendrée par la pandémie de coronavirus et une guerre d’influence entre la Russie et l’Arabie Saoudite – n’a fait qu’accélérer un processus de déclin déjà amorcé.

La majorité des entreprises américaines de schiste n’ont en effet jamais été rentables. Comme l’a expliqué Bethany McLean dans le New York Times : « L’indépendance énergétique de l’Amérique a été construite sur une industrie dépendante des investisseurs pour continuer à financer ses forages. Les investisseurs sont disposés à le faire tant que les prix du pétrole, qui ne sont pas sous le contrôle des États-Unis, sont élevés – et lorsqu’ils pensent qu’un jour, les bénéfices se matérialiseront. Même avant la crise du coronavirus, le robinet se tarissait. Maintenant, il a été fermé. »

En 2018, il est vrai, les États-Unis sont redevenus le premier producteur mondial de pétrole. Mais ce nouveau leadership n’a jamais permis à Washington d’inonder le marché de son pétrole de schiste. Et cela ne sera certainement jamais le cas. «Désormais, il devrait être parfaitement clair que le modèle commercial actuel du pétrole de schiste ne fonctionne pas – même pour les meilleures entreprises du secteur», a déclaré la société d’investissement SailingStone Capital Partners dans une note récente.

La bulle du schiste

Sur les marchés américains, une bulle financière s’est constituée autour de l’industrie de schiste, alimentée par l’espoir que de nouvelles technologies puissent permettre aux entreprises du secteur de réduire leurs coûts pour forer toujours plus profondément et ouvrir rapidement de nouveaux puits de pétrole – en dépit du désastre écologique que ces activités engendrent. Mais cette stratégie est vouée à l’échec.

Premièrement, si les puits sont à une distance rapprochée les uns des autres, ils interfèrent entre eux, ce qui a pour conséquences de diminuer la quantité de pétrole disponible, non de l’augmenter. Deuxièmement, comme le relève le géologue David Hughes, qui a travaillé 32 ans pour le Geological Survey of Canada : « Le déclin naturel de la plupart des gisements de schiste est de 25 à 40% chaque année ». Et pour chaque puits individuel, la baisse est encore plus sévère, avec un déclin de production de 75 à 90% sur les trois premières années d’exploitation.

Prévisions optimistes de l’EIA

Depuis 2013, David Hughes pointe également du doigt un autre problème, rarement mentionné par les spécialistes européens, concernant l’industrie américaine du schiste. Le géologue a analysé tous les principaux champs pétro-gaziers de schiste américains. Il en a conclu que les prévisions annuelles de l’Agence d’information sur l’énergie (EIA) du gouvernement américain concernant la production de schiste jusqu’en 2050, sont « extrêmement optimistes » pour une grande part. Et qu’il est donc « hautement improbable qu’elles se matérialisent » – même en situation où le marché disposerait d’un baril à 50$ ou plus.

Selon David Hughes, le meilleur scénario pour atteindre les prévisions du cas de référence de l’EIA nécessite l’ouverture de 1 451 771 nouveaux puits (onshore et/ou offshore) d’ici 2050, ce qui représenterait une dépense totale de 9500 milliards de dollars. Une estimation supérieure de 16% à celle proposée par l’agence américaine, selon les calculs du géologue. « Ceci aurait en outre pour conséquence d’épuiser totalement l’entier des ressources prouvées et non prouvées de pétrole et gaz de schiste des États-Unis d’ici 2050 », précise David Hughes.

Sursis temporaire

Citons la conclusion de son dernier rapport : « Le fait que toutes les ressources de pétrole léger des États-Unis soient consommées d’ici 2050 – en supposant que les estimations de l’EIA concernant les réserves prouvées et non prouvées sont correctes – devrait être hautement préoccupant pour la planification de la sécurité énergétique à long terme des États-Unis. En outre, étant donné le caractère extrêmement optimiste de la plupart des prévisions de l’EIA, il n’est nullement assuré qu’une telle quantité de pétrole et de gaz puisse être produite. Supposer, par conséquent, que la production restera à des niveaux élevés après 2050 est un vœu pieux.

«La “révolution du schiste” a déclenché des appels à la « domination énergétique américaine » – et ce malgré le fait que les États-Unis devraient être un importateur net de pétrole jusqu’en 2050, même compte tenu des prévisions de l’EIA. Cette “révolution du schiste” a fourni un sursis à ce que beaucoup pensaient être il y a 15 ans un déclin définitif de la production de pétrole et de gaz aux États-Unis. Mais ce sursis est temporaire. Les États-Unis seraient donc bien avisés de prévoir une production de pétrole et de gaz de schiste très réduite à long terme, sans même parler d’une éventuelle volonté de réduire les émissions de gaz à effet de serre ou de développer les énergies renouvelables. Si la politique énergétique des États-Unis reflétait réellement la nécessité d’atténuer le changement climatique… les prévisions de l’EIA pour une production de pétrole et de gaz de schiste jusqu’en 2050 ont encore moins de sens. »

Washington-Riyad, dépendance tenace

Cette analyse de la situation énergétique intérieure des États-Unis permet de mettre en perspective les relations entre Washington et ses principaux fournisseurs étrangers de pétrole, à commencer par l’Arabie Saoudite. Il est vrai que les relations entre les États-Unis et la pétromonarchie se sont distendues depuis le pacte du Quincy, en 1945. Mais d’un point de vue énergétique et géostratégique, les deux États continueront d’avoir besoin l’un de l’autre à l’avenir, quelles que soient par ailleurs la nature des tensions pouvant naître entre eux, et les conséquences en termes d’image pour Washington de maintenir une alliance avec une monarchie clanique piétinant systématiquement les acquis les plus élémentaires en matière de droits de l’homme.

En effet, « en comparant le niveau moyen d’importation, et le niveau moyen d’exportation, on constate que les États-Unis restent un importateur net de pétrole, à un niveau moyen de 3 millions de barils par jour, soit 15% de leur consommation », souligne Gérard Vespierre, président de Strategic Conseils. « Il faut aussi souligner que les États-Unis, certes avec des volumes réduits par rapport aux précédentes décennies, continuent d’importer du pétrole d’Arabie Saoudite (600.000 barils par jour) et d’autres pays du Moyen-Orient pour un total de 1,2 million de barils par jour (statistiques de l’EIA). L’idée selon laquelle il n’y aurait plus d’importations américaines de pétrole en provenance de cette région, est donc également une erreur. Mais elle a l’avantage de venir en appui de la thèse (politique) du désengagement américain du Moyen-Orient ! » Au vu de l’état actuel de la production pétrolière aux États-Unis, parions que cette situation n’est pas près de s’inverser.

De plus, Washington a toujours besoin de l’appui saoudien au Moyen-Orient pour des raisons géopolitiques (en lien notamment à l’Iran). Sans compter l’appétit à plusieurs dizaines de milliards de dollars de Riyad pour l’armement américain. Et l’influence d’un très puissant lobby pro-saoudien dans les coulisses de la Maison Blanche.

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