Arctique, paradis de l'hysfrogène vert - géopolitique des énergies

La région arctique est richement dotée en ressources pétrolières et gazières. Mais elle est aussi à l’avant-garde du développement de l’hydrogène vert, un vecteur énergétique produit à partir d’eau et d’électricité issue de sources renouvelable. La Norvège, l’Islande ou le Groenland sont à la pointe des développements de ce gaz « propre ». La France pourrait aussi tirer son épingle du jeu.

Le Grand Nord est souvent mentionné comme étant une zone géographique regorgeant de ressources minérales et pétro-gazières. Et c’est vrai. L’espace arctique recèlerait près de 412 milliards de barils équivalent pétrole de ressources hydrocarbonées conventionnelles, pétrole et gaz confondus. Ceci représente environ 13% des ressources pétrolières et 30% des ressources gazières conventionnelles restant à découvrir sur la planète.

Et encore, « ces chiffres ne prennent pas en compte les zones où les conditions d’opération sont comparables à celle de l’environnement arctique au moins partiellement dans l’année », comme le Khanty-Mansi, Sakhaline ou la région d’Irkoutsk, indique Mikå Mered, certainement le plus grand spécialiste francophone des pôles, dans son livre « Les Mondes Polaires », paru en 2019.

Champion des énergies renouvelables

Mais l’Arctique se profile également comme un champion des énergies renouvelables, à travers l’éolien, la géothermie, la biomasse, mais aussi l’hydrogène. Fin juin 2019, lors du G20 organisé à Osaka au Japon, l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) a présenté un rapport expliquant que l’hydrogène est l’une des solutions crédibles à la transition énergétique mondiale. « L’hydrogène peut aider à réaliser un avenir énergétique propre, sûr et abordable », est-il écrit.

Le 10 mars dernier, la Commission européenne a présenté sa nouvelle stratégie industrielle afin d’effectuer une transition vers la neutralité carbone. Dans ce cadre, elle a lancé la Clean Hydrogen Alliance pour accélérer la décarbonisation de l’industrie. L’hydrogène pourrait ainsi devenir vital pour les secteurs lourds comme l’aviation, les transports et l’industrie.

Mais les écologistes restent sceptiques quant à la fabrication de l’hydrogène. Aujourd’hui, en effet, pour des raisons de coûts 95% de la production mondiale d’hydrogène est basée sur des sources d’énergies fossiles, à l’origine de l’émission de quelque 830 millions de tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent des rejets cumulés du Royaume-Uni et de l’Indonésie. Mais les énergies renouvelables pourraient gagner du terrain.

Selon une étude publiée par Morgan Stanley le 22 juillet 2018, «avec l’augmentation de la demande en énergies renouvelables et la baisse du prix de ces énergies, le coût de la production d’hydrogène pourrait baisser de 70% d’ici 2030.» La banque américaine estime que le marché de l’hydrogène pourrait ainsi générer un revenu annuel de 2 500 milliards de dollars en 2050, contre 130 milliards en 2017.

Hydroélectricité et géothermie

Mais encore faut-il, et ce n’est pas une mince affaire, développer des infrastructures d’approvisionnements adéquates, et surtout utiliser des énergies véritablement renouvelables pour produire un hydrogène totalement « vert ». En effet, beaucoup d’énergies dites aujourd’hui « renouvelables » ne le sont en réalité pas vraiment. Qui dit éoliennes ou panneaux solaires, par exemple, dit terres rares et donc pollution massive en amont de la chaîne de valeur. Le gaz naturel liquéfié, quant à lui, engendre également un coût carbone loin d’être neutre.

Pour être effectivement vert, c’est-à-dire entièrement décarboné, l’hydrogène devrait être produit par électrolyse de l’eau à partir d’électricité d’origine géothermique ou l’hydroélectrique. Conçu de cette façon, l’hydrogène est « un vecteur énergétique qui permettrait virtuellement de capter toute l’énergie propre produite naturellement par notre planète pour ensuite l’utiliser selon nos besoins, sans intervention de gaz à effet de serre », précise Mikå Mered.

Alimenter un million de véhicules

L’Arctique pourrait tirer son épingle du jeu dans ce domaine. C’est ce que détaille notamment Mikå Mered dans son livre sur les mondes polaires. La région dispose en effet d’un gros potentiel dans l’hydroélectrique, avec plus de 80 GW de puissance installée sur le territoire. En 2013 déjà, 96 % de la production électrique de la Norvège était hydroélectrique.

Cofinancé par le conseil norvégien de la recherche et le SINTEF, le projet HYPER a pour ambition de bâtir une chaîne d’approvisionnement internationale en hydrogène vert à l’horizon 2030. « Selon leurs estimations actuelles, à l’horizon 2025, une installation de 2 GW de puissance dans l’Arctique norvégien (Finnmark) pourrait produire jusqu’à 8 TWh d’électricité par an. Convertie en hydrogène et exportée au Japon sous la forme d’hydrogène liquéfié, ammoniaque ou gaz comprimé, cette électricité produite dans l’Arctique norvégien pourrait alimenter plus d’un million de véhicules particuliers », note Mikå Mered.

Le Groenland dispose également d’un potentiel intéressant. Le gouvernement consacre chaque année 1 % de son produit intérieur brut (PIB) au développement de l’hydroélectricité. Aujourd’hui, 60% de sa production électrique provient de cinq centrales hydroélectriques et des velléités naissent quant à la possibilité d’exporter les surplus d’électricité sous la forme d’hydrogène.

Un pays de l’hydrogène «vert»

L’Islande, avec ses volcans, dispose pour sa part d’un fort potentiel en matière de géothermie. Aujourd’hui, 66% de ses besoins énergétiques totaux sont couverts par ce biais. Le pays est dirigé par Katrín Jakobsdóttir, une écologiste. L’une de ses ambitions est de développer l’hydrogène vert à la fois au niveau local et à l’échelle mondiale, en poussant les exportations de ce gaz « propre ».

Dans son livre, Mikå Mered mentionne certains projets allant dans ce sens. Citons l’alliance, en 2017, de l’entreprise norvégienne Nel avec l’islandais Skeljungur HF pour créer une société commune : Icelandic Hydrogen. Cette dernière a pour objectif de mailler le territoire de l’Islande de stations de production d’hydrogène vert, et de stations-services pour tous les acteurs de l’île. « L’objectif de cette entreprise est de montrer, à l’échelle de l’Islande, qu’une société de l’hydrogène vert est possible, puis reproduire et exporter ce modèle ailleurs, en particulier dans des pays et territoires insulaires », explique le spécialiste.

La carte française

Au-delà de l’Islande, la péninsule du Kamchatka (dans l’Arctique russe) pourrait aussi tirer profit du développement la géothermie. C’est le cas également des îles Aléoutiennes américaines. Dans l’ensemble, donc, le développement des projets liés à l’hydrogène vert peut être qualifié d’encourageant, surtout après les déconvenues de la fin des années 1990 et du début des années 2000 dans ce secteur. « Les modèles développés par Nel ou Hydrogenics au Canada sont suffisamment aboutis et efficaces pour entrer en phase d’industrialisation », constate Mikå Mered.

Dans cette constellation, certaines entreprises françaises sont sur les rangs pour s’arroger une part du gâteau énergétique du Grand Nord. Air Liquide a pris en 2019 une importante participation au capital d’Hydrogenics alors que Total, Engie ou EDF lorgnent aussi sur ce secteur. Pour Mikå Mered, il est clair qu’« avec des fleurons tels que Valorem, Neoen ou Air Liquide, et une influence mondiale dans la gouvernance du secteur, la France dispose d’une carte à jouer pour faire de l’Arctique une zone de transition des énergies fossiles au renouvelables stockables et exportables. »

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