Les ressources spatiales, enjeux d’influence pour les grandes puissances - géopolitique des énergies

Le président américain Donald Trump a renforcé, lundi 6 avril 2020, la possibilité pour les États-Unis de s’engager dans l’exploitation commerciale de ressources spatiales comme la glace, le fer ou le nickel. Depuis quelques années, l’espace devient le terrain des fantasmes les plus fous de multinationales comme Google ou Amazon. Pour les grandes puissances, il s’agit surtout de se positionner pour garder un avantage dans les luttes géopolitiques et stratégiques qui se déroulent sur Terre.


L’exploitation de matières premières dans l’espace n’est pour l’instant qu’une curiosité appartenant aux aventures de science-fiction. Mais un nombre croissant d’acteurs privés et publics lorgnent avec intérêt dans cette direction. Alors que la pandémie de coronavirus paralyse l’économie mondiale, le président des États-Unis Donald Trump a signé, lundi 6 avril 2020, un nouveau décret présidentiel établissant le droit, pour son pays, de s’engager commercialement dans l’exploration, l’extraction et l’utilisation des ressources spatiales. « Les États-Unis ne considèrent pas l’espace comme un bien commun de l’humanité. En conséquence, les États-Unis auront pour politique d’encourager la communauté internationale à soutenir l’extraction et l’utilisation publiques et privées des ressources spatiales, conformément à la législation applicable », peut-on lire dans le décret.

« Les tentatives d’expropriation de l’espace et les plans agressifs pour s’emparer des territoires d’autres planètes mettent un frein à une coopération fructueuse entre les pays », a rétorqué le directeur général adjoint de l’agence spatiale russe, Sergueï Savelyov. Le décret américain affirme cependant que les États-Unis ont l’intention de demander un appui international. En effet, Donald Trump a accepté de négocier des accords avec d’autres pays dans un délai de six mois.

La glace, ressource lunaire

L’ordre présidentiel du 6 avril fait suite à une série de mesures législatives prises par le gouvernement américain pour investir commercialement l’espace, poussé dans ce sens par de récentes découvertes scientifiques. En août 2018, la NASA a confirmé la présence d’eau glacée à la surface de certaines régions de la Lune. « Avec suffisamment de glace à la surface, sur quelques millimètres, l’eau pourrait peut-être devenir une ressource pour les futures expéditions d’exploration ou de séjour sur la Lune, potentiellement plus facile d’accès que l’eau détectée sous la surface lunaire », a analysé l’Agence spatiale américaine. Cette eau pourrait notamment servir de carburant pour les fusées.

L’Agence spatiale austra­lienne (ASA), de son côté, prévoit déjà une mission pour miner la Lune d’ici quatre ans. Elle veut en effet profi­ter de l’ex­per­tise du pays en matière d’ex­ploi­ta­tion minière afin de récu­pé­rer l’eau et les autres ressources de la Lune. L’Aus­tra­lie souhaite ainsi déve­lop­per l’au­to­ma­ti­sa­tion et faire tripler la crois­sance de ce secteur indus­triel, auquel seront alloués plus de 7,6 milliards d’eu­ros d’ici 2030, rapporte Bloom­berg.

Nouvelle conquête spatiale

Fin 2017, lors de sa première directive spatiale, Donald Trump avait également enjoint l’Agence spatiale américaine de retourner sur la Lune. « Cette fois, nous ne nous contenterons pas d’y planter notre drapeau et d’y laisser nos empreintes, nous y établirons les fondations pour une éventuelle mission vers Mars et peut-être un jour vers de nombreux autres mondes », a alors déclaré le président américain, qui a aussi remis sur le devant de la scène l’idée d’une force armée de l’espace.

Le programme Artemis prévoit déjà d’amener un équipage humain sur le sol lunaire d’ici 2024. Mais cela ne serait qu’un premier pas en vue d’une exploration future de l’espace. La NASA, qui sera dotée d’un budget de 25,2 milliards en 2021, a également fourni une feuille de route dans laquelle sont notamment évoquées des missions robotiques, à vocation commerciale, dont le but, au-delà de l’exploration de la Lune, serait de montrer la voie pour l’exploitation de ses ressources. Mais aussi de préparer la première mission humaine à destination de Mars dans la décennie 2030.

En attendant, la Lune est « vue comme un relais de croissance économique qui pourrait devenir important. Aux traditionnelles retombées et transferts technologiques qui découleront de la réalisation des infrastructures et des systèmes lunaires pour vivre, travailler et se déplacer en sécurité sur la Lune, le secteur privé s’apprête à ouvrir de nouveaux marchés. Au-delà des services précurseurs de livraison de fret, d’instruments scientifiques et de démonstrateurs de toutes sortes, réalisés dans le cadre du programme Commercial Lunar Payload Services (CLPS) de la NASA, le secteur privé s’intéresse à la Lune pour y développer des services de transports de marchandises et de personnes au profit des agences spatiales, organiser des activités touristiques et exploiter commercialement les ressources in situ de la Lune », a résumé Futura Sciences dans un article récent.

Le fantasme des grandes fortunes

Parmi les acteurs du secteur privé, Elon Musk investit sa fortune personnelle pour coloniser Mars. L’entreprise Planetary Ressources a été fondée par le transhumaniste Peter Diamandis, président de l’Université de la Singularité. Elle est financée notamment par les fondateurs de Google et par le cinéaste James Cameron. Quelque 17% du capital sont également détenus par la Société européenne des satellites.

L’objectif de Planetary Ressources est de développer des séries de satellites à coût réduit permettant d’identifier les astéroïdes accessibles et riches en ressources minières (métaux, glace d’eau), de développer les techniques d’exploitation minière dans l’espace et à très long terme de réaliser l’exploitation minière des astéroïdes. Elle n’est pas la seule sur le marché. La société Deep Space Industries, par exemple, vise le même but, tout comme Asteroid Mining Corporation.

Les astéroïdes, gorgés de métaux?

Les astéroïdes contiendraient en effet une quantité non négligeable de métaux bruts potentiellement exploitables. Un astéroïde métallique (de type M), avec un diamètre de 1km, pourrait par exemple receler plus de 2 milliards de tonnes de minerais de fer et de nickel, l’équivalent, à peu près, de la production mondiale annuelle de fer terrestre. Du platine se trouve également en abondance sur les NEOs de type S et C. Sans compter les terres rares, stratégiques dans le cadre de la révolution numérique, et au centre de tensions géopolitiques.

Les ressources de l’astéroïde UW-158, qui est passé près de la Terre en 2015, ont été estimées entre 300 et 5’400 milliards de dollars. Des spécialistes estiment aussi que certains astéroïdes composés de nickel et de fer valent plus que toutes les richesses de la Terre. Mais il faut prendre ces chiffres avec des pincettes.

Pour l’astrophysicien français Francis Rocard, cité par Slate, il n’est pas garanti que les astéroïdes soient réellement exploitables. On en saura sûrement davantage en 2026, avec l’arrivée à destination de la mission Psyche de la Nasa, dont le départ vers l’astéroïde métallique éponyme est prévu dans quatre ans.

Limites techniques et financières

En attendant, pour Francis Rocard, «il reste beaucoup d’inconnues. C’est un peu le principe du gain au loto : la probabilité de trouver un astéroïde métallique exploitable demeure très faible, même si leur nombre est très grand ». Cette catégorie ne représenterait que 8% de l’ensemble des astéroïdes environ.

Quant à les exploiter… « Nous avons des météorites sur Terre ; on a étudié leur composition, mais sans jamais trouver de métaux rares en abondance, note l’astrophysicien. Dans les 5% de météorites métalliques de nos collections, on trouve environ 90% de fer et 10% de nickel, ainsi que des traces d’iridium, de chrome, de cobalt et de gallium. La perle rare serait un astéroïde métallique atypique contenant ces éléments traces en grande quantité, les seuls à avoir potentiellement un intérêt commercial. Mais il faut reconnaître que pour l’instant, personne n’a pu démontrer son existence. »

Notons aussi que, selon Planetary Ressources, 2 billions de tonnes d’eau seraient présentes dans les astéroïdes dits « géocroiseurs », passant régulièrement près de la Terre.

Mais disons-le franchement, un usage des matières premières de l’espace reste pour l’heure fantasmagorique. A cause des limites technologiques, mais aussi des coûts d’exploration et d’acheminement. Cette ambition, utilisée comme argument écologique par certains pour libérer la Terre de l’exploitation intensive des ressources naturelles, pose aussi des questions juridiques.

Cadre juridique international

Le 27 janvier 1967, en pleine Guerre Froide, les Nations Unies ont adopté le Traité de l’Espace. Ce dernier prévoit que nul ne peut consacrer à son avantage des droits de souveraineté exclusifs sur l’espace extra-atmosphérique, la Lune ou tout autre corps céleste. Deux ans plus tard, en le 5 décembre 1979, un Traité sur la Lune a été signé à New York, dans le cadre de l’ONU. Son article 11 stipule que la Lune, les autres corps célestes et leurs ressources constituent un « patrimoine commun de l’humanité ».

Entré en vigueur en 1984, le Traité sur la lune n’a cependant été ratifié que par 18 pays, les États-Unis n’en faisant pas partie. De fait, le décret de Donald Trump du 6 avril 2020 précise que « les États-Unis ne considèrent pas le Traité sur la lune comme un instrument efficace et nécessaire pour orienter les États-nations en matière de promotion commerciale dans l’exploration à long termes, pour la recherche scientifique et l’utilisation de la Lune, de Mars et d’autres corps célestes. »

De fait, avec le Space Act de 2015, les États-Unis ont unilatéralement adopté une législation nationale destinée à encourager les entreprises privées implantées sur leur sol à exploiter et commercialiser les ressources spatiales. Le Luxembourg a fait de même avec sa loi sur l’exploration et l’utilisation des ressources de l’espace, entrée en vigueur le 1er août 2017.

Ces lois nationales, qui semblent contraire au traité multilatéral de 1967, exploiteraient en fait certaines zones d’ombre de ce dernier. Il serait question, par exemple, de découpler propriété du sol et propriété des ressources qui y sont exploitées, un peu à l’image de la législation en vigueur en haute mer (hors des zones économiques exclusives). En droit international, en effet, l’océan est un bien commun, mais les ressources qui en sont tirées sont la propriété de celui qui les exploitent. Mais le sujet est débattu par les experts.

Financer l’activité minière spatiale

Quoi qu’il en soit, l’espace aurait le potentiel pour devenir un lieu de restructuration des relations internationales. L’exploration des ressources spatiales implique en effet la mise en réseau de différents acteurs publics et privés, et l’émergence de nouvelles dynamiques de synergies. En Europe, le Luxembourg a décidé de s’investir dans ce domaine, et d’attirer les sociétés de l’industrie spatiale (comme Deep Space Industries, Planetary Ressources, la japonaise Ispace ou Blue Horizon).

Le physicien letton Vidvuds Beldavs a même imaginé « instaurer un nouveau système financier fondé sur ce qu’il appelle l’Asteroid Mining Banks ». Il s’agirait, tout d’abord, d’estimer la valeur monétaire et bancaire des ressources astéroïdales. La richesse perçue au titre de leur exploitation génèrerait ensuite une nouvelle forme de monnaie internationale apte à financer le développement d’activités spatiales qui nécessitent à ce jour des investissements industriels colossaux », peut-on lire dans un passionnant recueil de travaux de master, réalisé sous la direction de Pierre Verluise, fondateur du site Diploweb.com.  Vidvuds Beldavs a proposé que les locaux de cette banque soient implantés en Lettonie.

Appétits nationaux

De fait, si une vraie dynamique internationale pourrait se construire autour de l’espace, les États impliqués dans le domaine spatial cherchent souvent par ce biais à tirer la couverture à eux. La Chine, par exemple, se profile comme la plus grande rivale des Etats-Unis dans le secteur de l’exploration des ressources spatiales.

La Russie, pour sa part, prévoit un alunissage à l’horizon 2025 grâce à la mission Luna 27. L’engin devrait constituer la première base d’une station servant à la recherche scientifique et technologique. L’année prochaine, la sonde Luna 26 se chargera de cartographier la surface de la Lune et devrait permettre d’en connaître les reliefs à deux ou trois mètres près.

Ainsi, alors que les entreprises privées cherchent à entretenir leur image de marque à l’aide de campagnes de communication intergalactiques (c’est le cas de Tesla, Amazon et Google, notamment), les États profitent de ces ambitions pour développer leur soft-power et obtenir des gains stratégiques dans leurs traditionnelles oppositions géopolitiques beaucoup plus… terre à terre.

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