Minerais stratégiques, enjeux africains : indépendance namibienne et chute de l'apartheid - Géopolitique des énergies

Pourquoi le régime d’apartheid naît-il en Afrique du sud en 1948 ? Pourquoi la Namibie n’accède-t-elle à l’indépendance qu’en 1990 ? Pourquoi le premier coup d’État militaire de l’histoire du Niger intervient-il en 1974 ? Au Zaïre/Congo, pourquoi le centre de gravité de la violence politique et armée passe-t-il du Katanga au Kivu ? En 2013, le chercheur Apoli Bertrand Kameni a publié une étude pionnière sur les liens entre le déclenchement des conflits en Afrique, la conjoncture économique et les avancées technologiques internationales.

Selon Apoli Bertrand Kameni, les réponses à ces interrogations sont à chercher du côté de la compétition mondiale pour le contrôle des minerais stratégiques (uranium, or, diamants, platinoïdes, cobalt, germanium, niobium, tantale, etc.) nécessaires aux innovations scientifiques et technologiques (nucléaire, NTIC, industrie « verte »). Dans cette série d’articles, nous passons en revue les principaux éléments de son exposé, récompensé par le prix Le Monde de la recherche universitaire. Deuxième partie sur le lent processus d’indépendance de la Namibie et la chute du régime de l’apartheid.


Avec ses 300 millions de tonnes de ressources, soit 10 à 15% des réserves mondiales, le gisement namibien d’uranium de Rössing représentait durant la Guerre Froide une source d’approvisionnement incontournable pour les États consommateurs. De plus, « contrairement aux autres gisements du continent africain et même ailleurs dans le Bloc de l’Ouest, il est idéalement situé près des côtes, diminuant ainsi les coûts d’infrastructures et les délais d’évacuation », remarque Apoli Bertrand Kameni.

La mine de Rössing, exploitée depuis 1976 par la société anglo-australienne Rio Tinto, a été cédée en juillet 2019 à la China National Uranium Corporation pour 106,5 millions de dollars. Dans le contexte des tensions entre les États-Unis et l’URSS, cependant, l’uranium de Rössing présentait un caractère stratégique pour le Japon, notamment, qui voulait diversifier ses sources d’approvisionnement pour ne pas dépendre exclusivement des États-Unis.

Les États européens, de leur côté, ne disposaient d’aucune marge de manœuvre en matière de sources alternatives d’uranium, sauf à dépendre de l’URSS, ce qui était exclu. Les États-Unis, qui influençaient la production d’uranium du Canada et de l’Australie, « subordonnaient l’approvisionnement de l’Europe a un droit de regard sur la politique nucléaire de Bruxelles. » Tel était le contexte stratégique qui encadrait la question du sud-ouest africain, puis de la Namibie à partir de 1966. La Namibie était alors sous l’emprise de Pretoria, dont le régime politique discriminatoire était fondé sur la manne financière issue des matériaux stratégiques, dont l’uranium (lire partie 1 de cette série).

Colonisation illégale, mais tolérée

Au début des années 1970, la Cour internationale de justice de La Haye affirma que « la présence continue de l’Afrique du sud en Namibie étant illégale, l’Afrique du sud a l’obligation de retirer immédiatement son administration de la Namibie et de cesser ainsi d’occuper le territoire. » En dépit du droit international, pourtant l’Afrique du sud s’obstina alors à maintenir son contrôle sur la région.

Elle était soutenue par certains États industrialisés du Bloc occidental, dont la position sur la Namibie variait en fonction de leurs intérêts concernant les matières premières stratégiques, au premier rang desquelles l’uranium. Le choc pétrolier de 1973 et la crise énergétique qui suivit contribua à augmenter les convoitises autour de la mine de Rössing, dont l’exploitation commença quelques années plus tard. De fait, selon Apoli Bertrand Kameni, la dépendance des puissances nucléaires envers l’uranium empêcha la Namibie de devenir un État indépendant avant 1990.

« La décennie 1980 se caractérisa par une sorte de désenchantement du nucléaire, aboutissant à sa dévalorisation économique et politique », note le chercheur. Les tragiques bombardements d’Hiroshima et Nagazaki, mais aussi les accidents nucléaires de Three Miles Island (1979) et Tchernobyl (1986) provoquèrent une sérieuse remise en cause de l’énergie nucléaire dans presque tous les pays industrialisés. En outre, l’entrée sur le marché mondial de nouvelles mines d’uranium conduisit à une surabondance de cette ressource.

Indépendance par désintérêt

Il est souvent avancé que l’indépendance de la Namibie fut liée à la fin de la bipolarisation du monde, avec les accords signés sous l’égide de l’ONU en 1988, dont la teneur principale était la subordination de l’indépendance namibienne au départ des troupes cubaines d’Angola et de leurs conseillers soviétiques.

Pour Kameni, toutefois, cette explication est « loin d’être suffisante ». « Ce codicille idéologique commode ne peut en effet suffire à rendre compte de la fin subite de soixante-quatorze ans de colonisation sud-africaine sur ce territoire. D’autant moins que, d’une part, le facteur soviéto-cubain invoqué date des années 1970, alors que l’opposition systématique de l’Afrique du sud à la décolonisation procède bien antérieurement à cette période. D’autre part, le système d’apartheid, instrument d’exploitation de la Namibie, avait été fondé à Pretoria sur un socle idéologique ethnique et culturaliste sans rapport avec le clivage Est-Ouest. Dès lors, comment la disparition de celui-ci pouvait-elle expliquer sérieusement la fin de celui-là ? »

De fait, la relative, mais longue, dévalorisation de l’uranium dans les années 1980, au cœur de la position stratégique de la Namibie, conduisit à la « dévalorisation » de ce pays. Au moment de son indépendance, la production de Rössing Corporation, filiale de Rio Tinto, était sur une pente descendante. Entre 1988 et 1992, la production de la mine baissa de 43%. La plupart des États consommateurs, initialement contraints de se s’approvisionner dans la région, pouvaient désormais se procurer en uranium moins cher sur le marché libre, indique Kameni.

Chantage métallique

Dans le même temps, la filière de l’uranium de Pretoria fléchit, mais ne fut pas, en elle-même, à l’origine de la chute du régime de l’apartheid, en 1991. « En Effet, l’uranium sud-africain provenant de mines d’or et de cuivre avait un coût d’exploitation très faible et une rentabilité élevée par rapport aux États disposant de mines d’uranium essentiellement monométallique. Ni la baisse de la production, ni la chute des cours ne pouvaient dès lors exposer la filière sud-africaine aux conséquences aussi ruineuses et immédiates observées ailleurs », note Apoli Bertrand Kameni.

En outre, ajoute le chercheur, Pretoria détenait aussi le monopole occidental, voire mondial, sur six autres matériaux stratégiques dont trois pouvaient faire perdurer efficacement le « chantage » contre le Bloc occidental : le manganèse, le chrome et les platinoïdes. En octobre 1985, lorsque le reflux du nucléaire en particulier et d’autres matières premières ramenèrent le balancier international vers les sanctions contre l’apartheid, Pieter Botha, président de l’Afrique du sud, menaça : « En cas de représailles, nous cesserons nos exportations de chrome » (cité in Eric Fottorino, Le festin de la terre, l’histoire secrète des matières premières, 1988, p. 127).

En parallèle, l’uranium enrichi des puissances nucléaires occidentales devient de plus en plus incontournable pour faire fonctionner les premiers réacteurs nucléaires sud-africains, qui commencent durant ces mêmes années à produire de l’électricité électronucléaire. La dépendance stratégique envers l’uranium s’inverse.

Protectionnisme déguisé

De fait, « pour certaines Grandes Puissances, les nouvelles lois anti-apartheid du milieu de la décennie 1980, visant principalement la cessation des importations d’uranium sud-africain, procédaient plus d’une mesure économique à usage national que de la ferme volonté de conformité au régime de sanctions internationales édictées contre l’Afrique du sud. »

Cette dimension économique, souligne Kameni, apparaît clairement s’agissant des États-Unis. L’opposition aux importations d’uranium sud-africains était même du protectionnisme déguisé, visant à préserver le débouché national à l’uranium américain. De plus, en juin 1986, la justice des États-Unis avait enjoint le gouvernement à privilégier l’uranium national avant toute importation.

Durant trois décennies, la quantité et la qualité des matières premières précieuses et technologiques présentes dans le sous-sol sud-africain avait conféré à Pretoria fortune et puissance. A cela s’ajoutait les tensions liées à la Guerre Froide. Au cours de cette dernière, « l’URSS et l’Afrique du sud trustaient en effet, à une hauteur monopolistique, la majorité des matériaux les plus rares et indispensables aux processus industriels de souveraineté ainsi qu’au système monétaire international : 97% sur le platine, 93% sur le vanadium, 83% sur le manganèse, 76% sur l’or et sur le chrome. »

Déclin de l’URSS, chute de l’apartheid

A la fin des années 1980, l’administration Reagan élimina porta un coup décisif au rival soviétique en s’appuyant sur son allié saoudien pour programmer le tarissement de la rente pétrolière. Depuis l’émergence de l’URSS comme premier producteur mondiale de pétrole en 1974, en effet, chaque augmentation d’un dollar du baril de brut rapportait environ un milliard de dollars supplémentaires à Moscou. A l’inverse, chaque baisse impactait durement l’économie soviétique, alors déjà mise à rude épreuve par la guerre en Afghanistan. L’Arabie Saoudite, donc, inonda le marché, de 2 à 6 millions de barils/jour en 1985. Les cours chutèrent de plus de 33% et étaient au plus bas depuis 1973.

Ne pouvant plus faire s’appuyer sur le pétrole, Moscou et ses satellites s’appuyèrent sur le marché des minéraux pour obtenir des devises. A partir de 1986, les marchés mondiaux furent progressivement inondés de minerais et métaux, dont d’or, de platinoïdes et de diamants. Or ces derniers, après la baisse de l’uranium, formaient la principale source de devises du régime d’apartheid.

L’effondrement des cours causés par la politique soviétique tarit donc les caisses de l’État sud-africain, « rendant intenable son système politique et social discriminatoire devenu économiquement irrationnel… Ainsi, de la même manière que le niveau le plus haut des cours des métaux stratégiques en 1948 avait-il présidé à l’institutionnalisation de l’apartheid, le niveau le plus bas jamais atteint depuis cette date, en 1994, conduisit à sa désinstitutionnalisation », informe Apoli Bertrand Kameni

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