Apartheid et révolution atomique - Géopolitique des énergies

Pourquoi le régime d’apartheid naît-il en Afrique du sud en 1948 ? Pourquoi la Namibie n’accède-t-elle à l’indépendance qu’en 1990 ? Pourquoi le premier coup d’État militaire de l’histoire du Niger intervient-il en 1974 ? Au Zaïre/Congo, pourquoi le centre de gravité de la violence politique et armée passe-t-il du Katanga au Kivu ? En 2013, le chercheur Apoli Bertrand Kameni a publié une étude pionnière sur les liens entre le déclenchement des conflits en Afrique, la conjoncture économique et les avancées technologiques internationales.

Selon Apoli Bertrand Kameni, les réponses à ces interrogations sont à chercher du côté de la compétition mondiale pour le contrôle des minerais stratégiques (uranium, or, diamants, platinoïdes, cobalt, germanium, niobium, tantale, etc.) nécessaires aux innovations scientifiques et technologiques (nucléaire, NTIC, industrie « verte »). Dans cette série d’article, nous passons en revue les principaux éléments de son exposé, récompensé par le prix Le Monde de la recherche universitaire. Première partie sur les liens entre la révolution atomique et l’établissement du régime de l’apartheid.


« La Montée radicale de la violence intercommunautaire en Afrique du sud à partir de 1945 n’est pas la résultante des différences ethnoculturelles. Elle reflète plutôt la lutte pour le contrôle des richesses nationales propre, à des mesures diverses, à toutes les sociétés. » Telle est l’une des thèses d’Apoli Bertrand Kameni dans son livre « Minerais stratégiques, enjeux africains » (2013). Depuis 1945, en effet, l’Afrique du Sud est apparu comme le détenteur de la quasi-totalité des minerais recherchés par les hommes : fer, cuivre, zinc, nickel, cobalt, étain, phosphates, manganèse, plomb, argent, uranium, etc. Seuls manquent le pétrole et la bauxite.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés s’intéressèrent aux centres miniers stratégiques d’Afrique, et lancèrent de vastes campagnes de prospection des sous-sols du continent. Cet effort fut renforcé dès 1944, lors du lancement de la course à la bombe atomique dans laquelle s’étaient engagés les belligérants. « Le besoin vital d’uranium pour sa mise au point avait, dans le cadre du programme nucléaire Manhattan Project, conduit les stratèges américains à se concentrer en priorité sur l’Afrique du Sud. »

Uranium et début de l’apartheid

Dans l’État libre d’Orange, une équipe de géologue américains mit en évidence des réserves d’uranium parmi les plus importantes au monde. Dans ces réserves, l’uranium a la particularité d’être contenu dans d’immenses gisements d’or, avec une teneur moyenne d’uranium de 250 grammes par tonnes. Ces découvertes coïncidèrent avec une radicalisation de la dynamique de ségrégation dans le pays, en particulier dès 1948 avec l’introduction de la politique de l’apartheid.

Cette dernière s’incarna notamment dans le déplacement et le regroupement des populations autochtones dans des foyers nationaux appelés bantoustans. Pour Apoli bertrand Kameni, la création de ces États fictivement autonomes faisait en réalité partie d’une stratégie de contrôle des zones géologiques aux potentiels miniers importants « par le cantonnement des populations indigènes sur des terres moins utiles ».

« Le positionnement spatial des différents groupes de population révèle en effet qu’une combinaison avait été conçue dans le dessein d’obtenir une configuration économiquement fonctionnelle. Cette superposition permettait la rencontre inévitable de la main d’œuvre noire avec les facteurs de production, les mines et les usines. […] Ainsi se déployait l’apartheid dans sa véritable signification : accaparer les mines et régler une fois pour toutes les problèmes récurrents de la main d’œuvre, l’une des épines au pied du système. »

En effet, indique Kameni, cette question de la main d’œuvre bon marché avait toujours été l’un des principaux obstacles de l’expansion minière et économique en Afrique australe. Le problème fut particulièrement aigu après 1945. L’effort de guerre avait conduit au travail forcé et généré des grèves et des révoltes de mineurs. En outre, en 1946, les autorités avaient constaté l’échec d’une vaste campagne de recrutement de mineurs pour soutenir le développement fulgurant de l’industrie nationale, alimenté par les nouvelles découvertes minérales et la demande internationale.

Relance économique et Guerre Froide

Avec la naissance de l’ère nucléaire et de la Guerre Froide, les énormes richesses du sous-sol sud-africain décuplaient les rivalités nationales et attisaient les convoitises internationales. Il faut comprendre qu’à cette période, les Grandes puissances occidentales se trouvaient dans leur ensemble dans une double situation de vulnérabilité. Comme le souligne Kameni, elles avaient premièrement un besoin inéluctable d’importantes quantités de matières premières (comme le platine pour l’industrie pétrolière et l’or pour la stabilité monétaire, par exemple) pour la reconstruction et la relance de leurs économies dévastées par la guerre.

A cela s’ajoutait la nécessité de s’approvisionner en uranium, matériau stratégique pour le développement et l’entretien de leur sécurité nucléaire. Ce d’autant plus que l’URSS disposait sur son territoire de cette ressource. Ainsi naquit une alliance contre nature entre le régime de l’apartheid en Afrique du sud d’un côté, et la coalition des États occidentaux ayant adoptés en 1948 la Déclaration des droits de l’Homme, de l’autre. « Elle était cimentée par la place centrale et sans succédané viable des minerais et métaux sud-africains dans le dispositif de sécurité industrielle, militaire et économiques des Grandes puissances de l’Ouest, en butte au péril communiste. »

Comme l’a rappelé la Commission du Congrès américain chargée des approvisionnements miniers stratégiques dans le cadre du dilemme des sanctions contre l’Afrique du Sud : « Nous ne parviendrons pas, ni par la constitution de stocks stratégiques ni par des processus de remplacement, à combler à court terme ou à long terme la perte que représenterait pour l’Occident la cessation des importations de matières premières de la République d’Afrique du Sud. Or, nous vivons dans une période où […], une carence en produit de base peut constituer une menace pour la paix du monde. » (source : Eric Fottorino, Le festin de la terre, l’histoire secrète des matières premières, 1988, pp. 127-128)

Selon Kameni, il apparaît donc dès le départ que la politique d’apartheid était un ensemble de mesures politiques et économiques destinées à insérer de manière rentable les ressources sud-africaines dans le mouvement de redéploiement économique et industriel occidental de l’après-guerre. Dans ce contexte, le recours à l’uranium sud-africain conduisit rapidement à la mobilisation de financements publics et privés américains garantis par la commission américaine de l’énergie atomique.

Soutien malgré les sanctions de l’ONU

Dès le « 15 décembre 1950 le gouvernement de la République sud-africaine, la Grande-Bretagne et les États-Unis signent un accord d’installation de vingt-trois usines d’exploitation d’uranium représentant un investissement de 50 millions de livres ». Ces relations se sont intensifiées malgré la mise en place des premières sanctions de l’ONU votées contre le régime de l’apartheid, en 1952. A tel point, comme le souligne Kameni, que « dès 1960 le seul traitement de l’uranium allait rapporter plus à l’économie de l’Union sud-africaine que l’ensemble de toutes ses autres activités minières ». De fait, l’Afrique du Sud et son satellite namibien disposaient alors des deuxièmes réserves connues d’uranium de la planète, et ses mines étaient de loin les plus rentables du monde (main d’œuvre bon marché, contrats d’approvisionnement à long terme à des prix avantageux, etc.).

Cette relation stratégique entre les puissances occidentales (auxquelles il faut inclure notamment le Japon) et Pretoria permit aussi à l’Afrique du Sud de devenir elle-même une puissance nucléaire, alors même que le pays avait été mis par l’ONU au ban de la communauté internationale en raison de son système de ségrégation ethnique, et avait refusé de signer en 1968 le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Le premier réacteur nucléaire de Pretoria fut construit par les États-Unis dès 1961 à Pelindaba. Washington fournit également du combustible, alors que la France et la Grande-Bretagne fournirent de l’équipement. Dans le même temps, la République fédérale d’Allemagne transféra aux Sud-africains la technique d’enrichissement de l’uranium naturel, et se chargea de la formation du personnel associé.

La France, puissance nucléaire

La coopération stratégique entre la France et l’Afrique du Sud monta en intensité après la crise pétrolière de 1973. Puissance industrialisée, Paris était relativement désavantagée par rapport à l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis par le fait d’une carence en hydrocarbures et en charbon sur son territoire, rendant comparativement les industries françaises plus vulnérables dans le cadre du choc pétrolier (malgré les ressources des anciennes colonies africaines). Dans ce contexte énergétique, le maître levier de la France résidait dans la mise au point d’un savoir-faire nucléaire parmi les plus performants au monde (après les États-Unis). « Cette réponse nucléaire à la mesure de ses déficiences sur les autres sources d’énergies fut donc constituée en véritable bouclier de son indépendance et de sa sécurité », indique Apoli Bertrand Kameni.

L’Afrique du Sud représentait donc un allié indispensable pour Paris. En plus de l’uranium, Pretoria produisait en effet 70% du lithium mondial, ainsi que d’autres matériaux employés dans les industries atomiques, comme le zircon et le graphite. Sans compter le chrome, le manganèse ou le vanadium, indispensables à la mise au point des aciers et alliages spéciaux utilisés dans la construction des centrales nucléaires, précise Kameni. La seule ressource indispensable que devait importer l’Afrique du Sud était le pétrole. L’ONU souhaitait d’ailleurs appuyer sur ce point pour faire plier le gouvernement de Pretoria.

Transferts technologiques et ventes d’armes

Apoli Bertrand Kameni montre cependant que la France permit à la République sud-africaine de contourner ces sanctions, par des transferts de technologie et « la mise sur pied d’un ensemble de complexes énergétiques dont une importante partie était destinée à l’industrie minière ». Cela permit notamment à Pretoria de diversifier ses sources d’énergie. Le pays put aussi se doter, avec l’aide notamment de Framatone, ancêtre d’Areva, de la première et unique centrale électronucléaire de tout le continent africain.

« Ce partenariat était d’autant plus stratégique qu’il s’accompagna des moyens militaires nécessaires à la protection des enjeux miniers qui en sont au cœur… Cette coopération économique franco-sud-africaine pour l’uranium soutenait d’autant plus efficacement l’apartheid qu’il était donc doublé d’une coopération militaire aux avantages réciproques : armer Pretoria pour sécuriser les approvisionnements stratégiques, protégeant ainsi, indirectement mais substantiellement, son système politique » ; ainsi que soutenir les nombreuses entreprises françaises engagées sur le terrain, dont CFP-Total.

Au cours de la seconde moitié des années 1970, la France devint ainsi le premier État fournisseur d’armes de l’Afrique du Sud, utilisant comme il se doit l’alibi de la guerre idéologique contre le communisme pour justifier ces ventes.

Dans la suite de ce compte rendu des recherches d’Apoli Bertrand Kameni, nous verrons comment la dépendance des puissances nucléaires envers l’uranium empêcha la Namibie de devenir un État indépendant avant 1990. Et comment la fin de l’apartheid coïncide avec la baisse généralisée des cours de plusieurs matériaux stratégiques.

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