Quelle tendances sur les marchés du gaz naturel après le Covid-19 - géopolitique des énergies

Bien que de façon moins spectaculaire que ceux du pétrole, les prix mondiaux du gaz naturel ont baissé ces derniers mois. L’explication est à chercher au-delà de la faible demande causée par la pandémie de COVID-19.


La baisse des prix du gaz repose sur un éventail de facteurs complexes liés à l’offre et à la demande, mais aussi à la fixation des prix du pétrole. Il peut être utile de démêler ces diverses considérations pour évaluer les développements futurs du commerce de gaz naturel.

Dans le passé, le commerce international de gaz reposait principalement sur le transport par gazoduc à partir d’un nombre limité de fournisseurs régionaux, souvent dominants. Le gaz naturel liquéfié (GNL) était cher et n’était expédié que vers des zones où les gazoducs étaient difficiles, voire impossibles à construire. En raison d’un manque de compétitivité, la tarification du gaz a représenté un défi. De fait, même s’il n’est pas une véritable alternative au gaz, le pétrole est devenu une référence. Les prix du gaz ont donc été plus ou moins indexés à ceux de l’or noir.

Découplage du pétrole et du gaz

Cet état de fait a cependant changé ces dernières années. Grâce aux progrès technologiques et à la baisse des coûts d’extraction et de liquéfaction, les prix internationaux du pétrole et du gaz naturel ont connu un découplage important. De fait, depuis quelques années, le gaz naturel est en phase de devenir une commodité à part entière sur les marchés mondiaux.

Aujourd’hui, une part croissante des échanges de gaz naturel ne sont ainsi plus indexés au pétrole. Ils sont soumis à des prix fixés selon des critères de compétitivité par des hubs gaziers tels que le TTF (Title Transfer Facility), le NBP (National Balancing), le JKM (Japan-Korea Marker) ou le HH (Henry Hub). De plus, les contrats traditionnels à long terme (couvrant même parfois trois ou quatre décennies) ont tendance à être remplacés par des contrats à court ou moyen terme ou par des achats au comptant. En outre, un nombre sans cesse croissant de fournisseurs utilise différents types de ressources gazières (des sources traditionnelles aux schistes non conventionnels, en passant par le gaz de houille), ce qui complexifie l’estimation des coûts et la fixation des prix.

Covid-19 et baisse de la demande

Les prix du gaz naturel sont extrêmement bas depuis un certain temps en raison d’une tendance au ralentissement de la demande mondiale, encore exacerbée par le récent hiver chaud. La pandémie de Covid-19 a également eu un impact sur la demande, à commencer par celle de la Chine, mais aussi de l’Europe et de l’Amérique du Nord. La ralentissement de l’activité industrielle a été le principal moteur de cette baisse, alors que la demande domestique (bien moindre que celle de l’industrie) peut probablement être soutenue (ou même légèrement augmentée) partout où les ménages sont alimentés en électricité et utilise le chauffage au gaz.

Abondance de gaz liquéfié

Dans le même temps, le gaz naturel est disponible en abondance partout dans le monde en raison de de l’arrivée de nouveaux fournisseurs sur le marché. Parmi ces derniers se trouvent les sociétés américaines de GNL telles que Cheniere Energy, Freeport LNG ou Dominion Energy. De nouveaux gazoducs sont devenus opérationnels, comme Force de Sibérie, reliant la Russie et la Chine ou le Nord Stream 1 (entre la Russie et l’Allemagne).

La production russe de GNL augmente également alors que Novatek étend ses opérations dans l’Arctique. L’Australie a également intensifié sa production de GNL, avec Prelude FLNG et l’ambitieux projet Ichthys. Le Qatar – plus grand producteur mondial de GNL – prévoit de développer de nouveaux approvisionnements dans le gisement North Field et d’augmenter sa production de 64% d’ici 2027. En outre, de nouveaux projets importants de GNL sont prévus au Canada, au Mozambique ou au Nigéria.

En l’absence d’une réduction de l’offre (qui pourrait se produire), une baisse de la demande mondiale signifie une baisse des prix établis dans les hubs gaziers, avec un impact immédiat sur les prix au comptant. Les prix des contrats futurs de GNL, par exemple, tels qu’ils sont enregistrés dans le Platts Japan-Korea Marker (JKM), sont, pour mars 2024, inférieurs de près de 1 $/MMBtu à ce qu’ils étaient il y a tout juste un mois.

Reprise possible de la demande

Cela dit, si le ralentissement économique lié au Covid-19 se résorbe, il est possible d’envisager une reprise voire une augmentation de la demande, soutenue par des prix bas. Ces derniers pourraient être liés à un taux de conversion élevé du charbon vers le gaz dans la production d’électricité (y compris en Chine) et, comme le soutiennent certains experts, à un virage plus important vers la production d’hydrogène, qui nécessite l’utilisation de gaz.

Le prix des contrats de gaz naturel indexés au pétrole (principalement en Asie et en Europe) devrait aussi baisser. Un décalage devrait cependant se faire durant l’automne (jusqu’à 12 mois, selon la formule du contrat). Cela dépendra aussi bien sûr de l’évolution des prix du pétrole. Étant donné la chute abrupte de ce début d’année, il y a de fortes chances que les prix des contrats de gaz naturel indexés sur le brut soient encore plus bas que ceux au comptant ou fixés dans les hubs gaziers. On peut se demander si les acheteurs essaieront de revenir à des contrats indexés sur le pétrole, ce qui serait contraire à la tendance actuelle optant pour une tarification basée sur les réalités du marché.

Gaz associés au pétrole et condensats

Les gaz associés au pétrole et les condensats de gaz naturel seront aussi probablement impactés par les prix actuels du brut. Pour la production de gaz dans le bassin permien aux Etats-Unis, par exemple, si la production de pétrole est rentable, celle de gaz suit. Cela a pour conséquence paradoxale qu’en cas de prix élevés du pétrole, la production américaine de gaz peut augmenter même lorsque les prix du gaz naturel sont en baisse (ce d’autant plus si de nouveaux gazoducs sont construits). Cela signifie aussi que le prix local du gaz dans certains des champs du bassin permien peut parfois être négatif. Le gaz est alors plus cher à extraire et à transporter qu’il ne peut être vendu.

Mais la chute des prix du brut a déjà conduit les producteurs de pétrole américains à réduire leurs dépenses en capital et à réduire les forages. Fait intéressant, dans ce cas, en réduisant l’offre de gaz, la baisse des prix du pétrole pourrait en fait faire grimper les prix du gaz aux États-Unis. Cela concerne cependant principalement la tarification locale (aux puits). Celle de l’Henry Hub est très liquide et a besoin d’un signal important pour être sensiblement influencée par des conditions locales spécifiques.

La situation au Qatar

Sur le plan international, nous constatons une situation quelque peu similaire au Qatar. Le coût de production du gaz naturel est compensé par la valeur du gaz et des condensats de gaz naturel qui sont produits en même temps.

La baisse des prix des condensats de gaz naturel – bien que peu susceptible de décourager la production – peut entraîner un retard de l’expansion de celle-ci et rendre le Qatar plus enclin à attirer des investisseurs étrangers dans les projets très coûteux.

Impacts sur le GNL

Quand d’autres options sont disponibles – production nationale ou importations par gazoducs – le GNL est généralement une alternative plus coûteuse. En faisant pression sur les prix, la pandémie de Covid-19 détériore donc l’environnement d’affaires des fournisseurs de GNL. Certains s’en sortiront mieux que d’autres. Comme mentionné ci-dessus, la production du Qatar est quelque peu résiliente car basée sur différents fondamentaux, mais la production australienne, par exemple, devra faire face à des prix bas en Asie et en Europe.

En outre, une plus grande flexibilité de certains contrats permettra à certains clients d’annuler plus facilement leurs transports. C’est souvent le cas des producteurs américains de GNL. Mais s’il est relativement facile pour les producteurs de schiste de fermer un puits d’extraction ou de cesser de forer, il est beaucoup plus difficile de mettre en veilleuse les trains des usines de liquéfaction. Quant aux investissements dans le GNL, ils pourraient connaître des retards et, dans certains cas extrêmes, être même annulés. Des projets de re-gazéification en Asie, ainsi que des investissements dans le GNL en Australie et aux États-Unis, sont susceptibles d’être touchés.

Prendre du recul

Cela dit, les investissements dans le gaz sont basés sur des prévisions concernant l’avenir. Il est donc utile de prendre du recul et de penser à long terme. Selon un rapport du Département américain de l’énergie (DoE) datant de 2015 et réalisés par des chercheurs de l’Oxford Economics et du Baker Institute : la demande de gaz naturel devait rester plutôt faible au moins jusqu’au milieu des années 2020.

Elle est aujourd’hui bien plus faible que prévu en raison du Covid-19, mais l’effet de cette situation devrait être plutôt ressenti à court terme et, en tant que tel, ne devrait pas modifier les prévisions du rapport du DoE concernant la croissance de la demande et le resserrement du marché mondial du gaz naturel dans la deuxième moitié de 2020. La situation actuelle pourrait toutefois ralentir la tendance récente allant vers un marché du gaz plus compétitif et désindexé des prix du pétrole.

Traduction et adaptation en français d’un article rédigé dans Forbes par Anna Mikulska, “non-resident fellow” au Center for Energy Studies du Baker Institute for Public Policy de l’Université Rice et chercheuse principale au Kleinman Center for Energy Policy et au Foreign Policy Research Institute.

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