Pose du gazoduc TAP - géopolitique des énergies

A l’origine du Trans Adriatic Pipeline (TAP), un gazoduc reliant la Grèce à l’Italie, une entreprise suisse: EGL, connue aujourd’hui sous le nom d’Axpo. Au cœur d’enjeux géopolitiques mettant aux prises l’Union européenne, la Russie et les Etats-Unis, ce projet permettra indirectement à la Confédération de sécuriser ses importations gazières à long terme.


C’est dans un immeuble d’un gris banal, dans la zone industrielle de la commune de Baar, à une dizaine de minutes de Zoug, qu’est installée la société Trans Adriatic Pipeline (TAP AG). Un consortium discret chargé du développement et de la construction d’un gazoduc transadriatique de 878 km de long, d’une importance stratégique pour l’Union européenne (UE) et, par ricochet, pour la Suisse.

Longtemps à l’état de projet, le TAP est sur le point de devenir réalité: les premiers travaux d’aménagement ont commencé le 14 juin dernier, en Albanie. Dès 2020, le gazoduc devrait livrer 10 milliards de m3 de gaz par an à l’UE, l’équivalent de la consommation annuelle d’environ 7 millions de foyers. Il s’étendra de la frontière gréco-turque jusqu’aux Pouilles, au sud de l’Italie, en passant par la Grèce et l’Albanie. Il est la partie européenne du corridor Sud, ce vaste projet énergétique à 46 milliards de francs destiné à acheminer jusqu’en Italie, sur une distance de 3’500 km, du gaz naturel extrait du gisement offshore Shah Deniz II, en Azerbaïdjan.

La présence de TAP AG au coeur de la Suisse n’est pas due au hasard. «L’idée même du projet y est née avec l’entreprise Elektrizitätsgesellschaft Laufenburg (EGL)», rappelle le Sud-Africain Michael Hoffmann, directeur des affaires extérieures de la société. C’était en 2003. A l’époque, EGL (depuis renommée Axpo) est un acteur très engagé sur le marché de l’électricité en Italie. Au début des années 2000, la société y avait acquis des parts dans trois centrales à cycle combiné, produisant de l’électricité à partir de gaz naturel.

« A cette époque, au lieu d’acheter du gaz à des fournisseurs italiens ou russes, EGL s’est dit qu’il serait plus rentable d’aller le chercher nous-mêmes à la source, au Moyen-Orient, pour approvisionner ses centrales italiennes », se remémore un ancien cadre de l’entreprise. Une idée très vite soutenue par la confédération : « pensant que le gaz aurait une place plus importante qu’il n’a aujourd’hui, Berne a saisi cela comme une occasion de diversifier ses sources d’approvisionnement traditionnelles ».

Il a fallu cependant attendre 2008 pour que le projet soit véritablement lancé, avec l’entrée dans le capital de la compagnie norvégienne d’hydrocarbures Statoil, suivie deux ans plus tard par l’allemand E.ON.

TAP est alors en concurrence avec le projet Nabucco, soutenu par la Commission européenne et Washington. Ce gazoduc géant était censé acheminer le gaz provenant d’Azerbaïdjan – et à terme d’Iran, d’Irak ou du Turkménistan – à travers la Géorgie, la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie, jusqu’en Autriche. Economiquement peu réaliste, il sera finalement abandonné fin 2013 au profit de TAP.

Un soutien politique continu

Lors des négociations, la confédération fournit un soutien politique de poids aux promoteurs du TAP. Durant cette période, Doris Leuthard et Walter Steinmann, chef de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), multiplient les visites officielles à Bakou et Ankara pour faire avancer le dossier. Des missions en terrain connu pour la conseillère fédérale en charge de l’énergie, qui était membre du conseil d’administration d’EGL au début des années 2000… «Pour la confédération, c’est une tradition d’apporter un soutien diplomatique aux entreprises du pays, si elles le demandent, explique Jean-Christophe Füeg, chef de la section Affaires internationales de l‘OFEN.

Sous la coupole, le TAP semble aussi avoir bénéficié d’un soutien plus informel, grâce au groupe parlementaire Suisse-Azerbaïdjan, mis sur pied en 2008 par la conseillère aux Etats Christine Egerszegi-Obrist (PLR). Malgré une relative inactivité depuis 2012, le groupe est très proche des milieux énergétiques. Un document de la Confédération indique que son secrétariat se trouve dans les bureaux d’une des filiales d’Axpo à Baden. Un lien d’intérêt que ne renie pas la société : « nous sommes partie prenante dans cet organe parlementaire, car d’un point de vue stratégique et économique il est important pour nous que les relations politiques avec l’Azerbaïdjan soient les meilleures », reconnaît Tobias Kistner, son porte-parole.

L’Azerbaïdjan occupe une place centrale dans la politique énergétique de la confédération. Environ 30 % des importations de pétrole helvétique proviennent de ce pays autocratique du Caucase. Bakou, par l’intermédiaire de la société pétrolière d’Etat Socar, qui détient aussi 20% du TAP, a de son côté beaucoup investi en Suisse ces dernières années. Elle est devenue sponsor principal du Montreux Jazz Festival, et a racheté les stations services Esso. Un moyen pour le pays « d’améliorer son image en occident, et de lancer une conquête des marchés européens », selon Jean-Christophe Füeg.

Impact restreint à court terme

Contrairement aux projections initiales de la confédération, le TAP n’aura que peu d’impact direct dans le pays à court terme. Le gaz naturel couvre aujourd’hui 14% de la consommation énergétique nationale. Il est utilisé pour le chauffage des locaux, l’eau chaude sanitaire et de cuisson, et l’industrie. Presque entièrement dépendant des importations, l’approvisionnement helvétique est déjà assuré par des contrats à long terme signés avec la Norvège, les Pays-Bas, et les pays frontaliers[1].

Par ailleurs, « une simulation européenne destinée à évaluer les capacités gazières des pays membres, et à laquelle a participé la Suisse, a démontré que la consommation de gaz naturel en Suisse peut être réduite du jour au lendemain dans une proportion allant jusqu’à 30% sans inconvénient majeur », indique Antonina D’Amico, porte-parole de l’Association suisse de l’industrie gazière (ASIG).

« La confédération jouit en outre d’une position centrale au cœur de la distribution énergétique européenne, ce qui assure une certaine sécurité à ses approvisionnements », ajoute René Bautz, directeur de Gaznat, une société de transit qui assure l’approvisionnement et le transport du gaz naturel en Suisse occidentale. Depuis 1974, un gazoduc de transit international, transitgas, traverse en effet le pays du nord au sud, et permet d’alimenter l’Italie en gaz provenant du nord. Il est d’ailleurs propriété à 46% d’une des filiales de la société belge de transport gazier Fluxys, détenant aussi 19% des parts du TAP. Transitgas devrait par ailleurs être équipé d’un système de flux inversé à l’horizon 2017. Ce sytème aura pour avantage de permettre à du gaz provenant d’Azerbaïdjan ou de Méditerranée orientale de relier les deux marchés les plus importants d’Europe continentale : l’Allemagne et la France, qui disposent aussi des plus grandes capacités de stockage.

« Mieux nos voisins européens, dont nous dépendons pour nos importations, seront approvisionnés, plus notre propre approvisionnement sera garantit sur le long terme, résume Jean-Christophe Füeg. C’est dans cette optique qu’il faut considérer la participation de la Confédération dans le TAP ».

Sauver le soldat Axpo ?

Lenouveau gazoduc est aussi en mesure d’améliorer le futur d’Axpo. Grand producteur d’énergie nucléaire, l’entreprise helvétique risque de sortir perdante de la Stratégie énergétique 2050 de la Confédération, qui évoque une « décision de principe pour sortir progressivement du nucléaire ».

Depuis son rachat complet d’EGL en 2011, Axpo a sensiblement modifié ses objectifs initiaux, et réduit à 5% sa participation dans le TAP. L’entreprise assure cependant qu’elle retirera du projet 1 milliard de m3 de gaz/an. Pas sûr en revanche que ce dernier soit revendu en Suisse. Comme l’indique Tobias Kistner : « ce gaz est avant tout destiné aux marchés européens, où il représente un enjeu financier et géostratégique important ». Impossible de savoir s’il aura un impact ou non sur les prix pour le consommateur.

Dépendance européenne vis-à-vis de la Russie

Pour l’UE, le TAP, et plus globalement le Corridor sud, sont des pions d’une stratégie plus vastes destinées à diversifier ses sources d’approvisionnement gazières, encore fortement dépendantes de Moscou. Le gaz russe assure actuellement environ 27 % de la consommation européenne de gaz naturel ; l’équivalent de 147 milliards de m3 par an, acheminés pour près de la moitié à travers l’Ukraine. « Le conflit ukrainien actuel allié aux coupures de gaz de 2006, 2009 et de cette année, ainsi qu’à une baisse de la production intérieure de gaz, ont causé un choc qui a joué un rôle déterminant dans la volonté de la Commission européenne de chercher d’autres sources d’approvisionnements », explique Francis Perrin, président de la revue Stratégies et Politiques énergétiques (SPE).

Au sein de l’UE, la situation des approvisionnements en gaz est surtout préoccupante pour les pays baltes, ou la Pologne. Ces derniers, en raison de leur ancienne appartenance à l’URSS, sont encore dépendants à 80 voir 100% de la Russie, « qui n’hésite pas à utiliser ce levier pour influencer leurs politiques à son avantage », indique Francis Perrin. Dans cette optique, le TAP participera à réduire cette dépendance. « Des 10 milliards de m3 de gaz initiaux, 1 milliards est destiné à la Bulgarie, un autre milliard restera en Grèce, et les reste sera acheminé en Italie et potentiellement au-delà », détaille Michael Hoffmann.

La géopolitique prime sur l’économique

Malgré l’interruption des livraisons de gaz à l’Ukraine depuis le mois de juillet, et les menaces proférées par le kremlin à l’encontre de l’UE, il est peu probable cependant qu’un réel embargo russe soit mis en place à moyen ou long terme. La raison en est simple : « Moscou est encore plus dépendante du marché européen pour ses exportations de gaz que ne l’est ce dernier pour ses importations », constate Francis Perrin. Ainsi, en 2014, 80% des exportations russes de gaz, dont dépend en grande partie la santé du pays, étaient destinées à l’UE.

L’interdépendance gazière de l’Europe et de la Russie remonte aux années 1970, avec la création de routes de transit passant déjà par l’Ukraine. Depuis deux ans, pourtant, le lien de confiance établi au temps de la guerre froide s’est dégradé de façon inédite entre les deux puissances. Comment l’expliquer ? La question est d’autant plus pertinente que, « ni l’invasion soviétique en Afghanistan, ni la Perestroïka, ni l’effondrement de l’URSS n’avaient réussi à le remettre en cause», note avec justesse Susanne Nies, directrice des affaires générales de l’Association des gestionnaires de réseaux de transport électriques interconnectés de l’Europe continentale (ENTSOE-E), dans un de ses articles.

Si les problèmes causés par la crise ukrainienne n’étaient que commerciaux, l’UE n’aurait aucune raison de ne pas accueillir favorablement les projets de diversification gaziers proposés par Moscou sous la forme du Turkish Stream (gazoduc concurrnt du TAP dont le but est d’acheminer d’ici 2016 du gaz russe jusqu’en Turquie) ou du Nord Stream (reliant Saint-Pétersbourg directement à l’Allemagne par un gazoduc passant sous la mer Baltique).

Dans un article de la revue Hérodote, Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut français de géopolitique, en conclut donc que la situation actuelle témoigne du fait que « le politique prime et que l’énergie relève de la stratégie des moyens ». « Pour le président russe, explique le chercheur, le contournement de l’Ukraine vise à réduire la latitude d’action de Kiev et à priver l’Etat ukrainien du soutien européen ».

L’Azerbaïdjan : un pivot géopolitique

Côté occidental, les raisons géopolitiques profondes des tensions énergétiques actuelles sont à chercher Outre-Atlantique. « Les Etats-Unis ont en effet toujours soutenus discrètement leurs alliés européens sur la voie de la diversification énergétique, qu’il considère pour eux d’une grande importance stratégique concernant leur prédominance en Eurasie », explique Francis Perrin.

Zbigniew Brzezinski, ancien conseillé à la Maison Blanche du président Jimmy Carter (1977-1981), a exposé clairement les visées américaines à ce sujet dans son livre Le Grand échiquier, paru en 1997 : « L’Azerbaïdjan (…) recouvre un zone névralgique, car elle contrôle l’accès aux richesses du bassin de la caspienne et de l’Asie centrale. (…) Un Azerbaïdjan indépendant, relié aux marchés occidentaux par des pipelines qui évitent les territoires sous influence russe, permet la jonction entre les économies développées et les gisements convoités des républiques d’Asie centrale. Le sort de l’Azerbaïdjan, à l’égal de celui de l’Ukraine, dictera ce que sera ou ne sera pas la Russie à l’avenir ».

TAP : « son mérite est d’exister »

Avec ses 10 à 20 milliards de m3 de capacité, le TAP/Corridor sud ne représente au final qu’une petite source d’approvisionnement pour l’UE.Mais dans l’optique avancée par Brzezinski, « son mérite est surtout d’exister, commente Francis Perrin. A terme pourrait d’ailleurs venir s’y ajouter des routes de transit acheminant le gaz provenant des gisements du Kurdistan, de méditerranée orientale (Chypre, Israël, Egypte), d’Iran, voir de Tanzanie ».

Sans oublier le potentiel développement du gaz naturel liquéfié (GNL), sous la houlette des Etats-Unis. Ce gaz, rendu liquide par refroidissement, a l’énorme avantage de casser les barrières physiques du transport par gazoduc. Les premières livraisons en provenance des Etats-Unis devraient arriver en Europe fin 2015, ou début 2016.


[1] 25% du gaz consommé en Suisse provient de Russie, mais aucun contrat direct n’a été passé avec un fournisseur russe. C’est l’Allemand E.ON qui en assure l’approvisionnement.

Categories:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *